Une théologie biblique du couple selon Eric Fuchs

Lucas Cranach l’Ancien, Le Paradis, 1450 (image en bannière ci-dessus).

Le théologien protestant Éric Fuchs entreprend, dans son livre « Le désir et la tendresse »[1], de dresser une « théologie biblique de la sexualité » au chapitre 3 : « Chapitre 3. L’homme et la femme à l’image de Dieu. Une théologie biblique de la sexualité » dont la qualité nous pousse à vous partager sur ce blog la substantifique moelle de son développement théologique. Nul doute que l’un ou l’autre, selon ses sensibilités théologiques, trouvera des choses à redire, néanmoins nous pensons que le raisonnement du théologien suisse est assez riche que pour intéresser tout qui désire approfondir cette thématique. En fait, ce texte s’inscrit en droite ligne de notre dernier article et pourrait être pensé comme son complément biblique : Éclairages chrétiens (surtout) et juifs anciens et modernes sur l’homosexualité

É. Fuchs, dans son chapitre sur la théologie biblique de la sexualité, propose de tenir compte de trois considérations qui lui semblent primordiales à l’endroit de la tradition biblique : 1. Cette tradition s’étend sur une longue période et a pour acteur tantôt Israël, tantôt l’Église. 2. Au vu de la diversité biblique, toute synthèse est impossible. 3. Quelle autorité donne-t-on à quels textes ? Il privilégiera les textes néotestamentaires.

Ensuite, le théologien suisse précise sa méthode d’interprétation : Jésus-Christ. Il reconnaît enfin le risque, la faillibilité de son interprétation tout en soulignant la nécessaire prise en compte de l’objectivité des textes, l’on ne dit pas ce que l’on veut.

Enfin, il met en évidence les deux tendances relativement à la sexualité qu’il se propose d’analyser dans la tradition biblique : 1. Tendance à considérer la sexualité comme violence, menace potentielle voire confusion à encadrer et à définir ; il faut établir un ordre de la différence. 2. Tendance à voir la sexualité sous son angle positif, unificateur et promesse du Créateur.

1. L’ordre de la différence. La sexualité entre la vie et la mort

É. Fuchs aborde dans ce premier point le premier groupe de textes bibliques relevant de la première tendance qu’il a précédemment dégagée.

La différence sexuelle et l’ordre du monde

La sexualité est une expérience potentiellement chaotique. Il est dès lors nécessaire qu’elle soit encadrée par des interdits protecteurs de l’être humain. Le Lévitique trace justement à cet égard moult limites entre pur et impur. Mais qu’est-ce que l’impur selon la tradition biblique ? D’après l’auteur, tout qui s’écarte de la volonté créatrice divine et relève ainsi du chaos, de la transgression des limites ; la thèse d’ É. Fuchs est brillante[2]. Ainsi en est-il pour le volatile ne pouvant pas voler, animal chaotique, perturbant l’ordre naturel des choses. Or, la sexualité prend place dans ce contexte du pur et de l’impur. La perte séminale brouille les limites du corps, l’acte sexuel abolit un instant la nécessaire altérité homme-femme ; l’homosexualité est « abomination » parce qu’elle tente de l’abolir complètement. En résumé, selon la tradition sacerdotale, « La sainteté, c’est donc le refus des hybrides »[3], respect de l’ordre du monde voulu par le Créateur et auquel la sexualité est ancrée. D’ailleurs, qu’est-ce qu’exprime le récit de la création de la Genèse sinon une victoire sur le chaos, Dieu assignant à toute chose et personne sa place et ses limites. L’être humain à ce titre est revêtu d’une différence fondatrice d’avec le créateur : la sexualité. Cette dernière l’établissant également dans un rapport de similarité, mais surtout de différence avec lui-même, entre homme et femme. C’est de cette différence mystérieuse que naît l’attraction l’un envers l’autre et même la relation, l’alliance, tant celle de l’être humain avec Dieu que celle entre l’homme et la femme. La sexualité est révélatrice du sens de la différence, de l’ordre de la différence dans lequel seule une relation organisée peut se vivre sans devenir chaos, ce dernier étant caractérisé par la confusion des sexes.

La sexualité comme bénédiction de la vie

Contrairement à ce que certains christianismes ont pu penser, É. Fuchs le souligne, la procréation n’est pas première dans la sexualité, elle est plutôt bénédiction divine de cette union sexuelle dans la différence, image de Dieu ; elle n’est acte créateur que parce qu’elle est bénie de Dieu et se situe dans le projet divin. L’être humain doit rester ouvert au « surgissement […] de l’autre »[4], au don d’amour, véritable don de Dieu, don entre deux êtres humains qui se donnent d’abord l’un à l’autre. La procréation est enfin subsistance de la promesse divine liée à l’accueil de l’homme par la femme et de la femme par l’homme dans l’amour.

Cette sexualité créatrice de vie bénie de Dieu doit également être précédée par la Parole créatrice rappelant la souveraineté du Tout-Autre et ordonnée contre l’idolâtrie, la sexualité révélant notre différence d’avec le Créateur ; la différence fondant toute relation. En somme : « Toute tentative de réduire la différence aboutit toujours à la mort, c’est pourquoi elle est une ‘abomination’, elle est idolâtrique parce qu’elle manifeste une fascination du même, un enfermement en soi, et un refus mortel de l’autre[5]. »

2. La promesse et l’exigence : l’éthique biblique de la sexualité

Le théologien suisse traitera ici de la deuxième tendance attenante au deuxième genre de textes bibliques exaltant la positivité de la sexualité et son caractère de promesse. La différence sexuelle est « signe de l’altérité, telle que dans la relation avec Dieu sa reconnaissance en est la promesse et l’exigence. »[6].

Altérité de Dieu et altérité sexuelle

Un des grands combats de la Bible se situe à l’égard des cultes promettant une présence divine comme un « Tout dévorant » par le plaisir, une sexualité de l’immédiateté divine, de la perte de soi en l’autre et de l’instrumentalisation/objectification de cet autre utilisé comme moyen. Au cœur de ces conceptions de la sexualité se joue l’image même de Dieu. Cette compréhension refuse à Dieu sa qualité de Tout-Autre qui fonde une relation d’altérité avec l’Homme, la Parole étant le seul médian de communication possible ; elle est idolâtrie, culte du soi au mépris de l’autre et de l’Autre. L’amour biblique se vit dans l’altérité, salvifique perturbation et interrogation du même, espérance créatrice de vie. Relation sans confusion, dans le respect de l’autre qui est comme revêtu de la parole et duquel l’on ne doit pas avoir peur. La sexualité est entre vie et risque et on peut le voir en Gn 2-3. En effet, bien qu’Adam s’émerveille d’Ève, le ressentiment et la peur creusent très tôt leur place.

L’Homme doit se reconnaître fondé et limité par sa Parole. À ce titre, l’interdit de Dieu en Genèse est fondateur de son existence, d’une saine relation d’altérité avec le Tout-Autre. Or, le serpent réinterprète cette relation non plus comme condition d’existence avec le Dieu saint et amour, mais comme limitation d’un dieu tyran. L’image que l’Homme se fait de Dieu change, il rejette sa finitude et se rebelle ; la terre n’est plus don, mais objet dont il faut s’emparer de concert avec la divinité. Alors, dans la sexualité, l’autre également devient « objet à convoiter », la différence devient menace, l’image de l’autre est altérée et le sexe de l’autre devient le fruit défendu, altérité sexuelle cachée par des pagnes ; le sexe est même ainsi sacralisé. La culpabilité se fait orgueilleuse, chaotique, l’homme allant même jusqu’à rejeter la faute sur Dieu (Gn 3, 12). La sanction, bien que non irrémédiable – l’être humain peut toujours par la foi se reconnaître fini, limité devant le Dieu bon et restituer une relation – est sans appel. La femme entretient avec l’homme un rapport de force et de séduction et se trouve réduite à ses fonctions corporelles, elle se définit dans son rapport à l’homme. L’homme quant à lui se définit dans son rapport à une nature qui lui devient hostile.

L’Homme doit être situé « entre la promesse et la reconnaissance réaliste du drame qui le traverse. »[7]. La manière dont il s’imagine l’image de Dieu est reflétée jusque dans sa vie et sa sexualité, car la manière dont l’Homme entre en relation avec autrui et son altérité est liée à sa manière de concevoir Dieu comme l’Autre. L’image de Dieu est la condition déterminante de la relation. La sexualité est révélatrice du péché, de l’idolâtrie, « de l’adoration d’une fausse image de Dieu. »[8]. L’idolâtrie est donc réduction de l’altérité de Dieu et de l’Homme.

L’Évangile et la Loi : l’enseignement de Jésus

L’Évangile est puissance rétablissant l’Homme dans son humanité première, dès lors, sa sexualité devrait également trouver un rétablissement en tant que relation dans l’altérité pose en tant que prémisse É. Fuchs.

Jésus n’a pas beaucoup enseigné sur la sexualité. Cependant, l’on trouve en Mt 19, 1-12 et le débat sur le divorce entre Jésus et les pharisiens, un résumé complet de la vision christique de la sexualité humaine. Jésus y fait une réponse à deux facettes. Premièrement, il souligne l’importance de l’herméneutique de la Loi en rappelant que la volonté première du Créateur est l’union du mâle et de la femelle et non le divorce. Deuxièmement, il joint deux fragments de la Genèse qui, par leur union, déploie sa vision de la sexualité. D’une part, il cite Gn 1, 27 pour souligner la dualité sexuelle (mâle et femelle), l’altérité/complémentarité comme essentielle et d’autre part, il cite Gn 2, 24 pour mettre en exergue l’importance de la composante sociale de la sexualité (l’homme quitte ses parents). Ainsi, la sexualité a pour but une unité vitale ainsi qu’une exigence de fidélité. La perspective de Jésus parvient à la fois à valoriser la sexualité – manifestation du caractère bon de la création divine – et à l’ordonner, car elle est « projet d’humanisation »[9], le fils devient père et la fille mère, une nouvelle famille est fondée, le cycle de la vie se perpétue. En bref, l’Évangile et la promesse qui lui est liée et qui s’obtient par la foi présente un pôle positif à la sexualité comme possible union fidèle, créatrice, bénie ; le pôle de l’Évangile s’ « opposant » toujours au message de la Loi rappelant le risque d’une sexualité sans l’aide de Dieu : menace, confusion, chaos.

Liberté et sexualité : l’enseignement de Paul

Enfin, le théologien suisse propose un dernier détour par les lettres pauliniennes et en particulier la première épître aux Corinthiens où l’on trouve un texte capital[10] sur le corps et la sexualité selon la perspective chrétienne.

Dans ce texte, Paul répond au spiritualisme des corinthiens selon lequel l’on peut tout – mépris des lois morales – et seul l’esprit importe – mépris du corps. L’apôtre est d’accord sur le principe, « ‘mais tout ne convient pas’ et ‘mais moi je ne me laisserai asservir par rien’ »[11]. Du reste Paul défend que d’une part, la liberté recherche le bien de tous et n’est pas individualisme égoïste et que d’autre part, une liberté aboutissant à l’esclavage n’est qu’illusion de liberté. Ensuite, l’apôtre soutient ses thèses sur le corps, l’Homme est corps, corps qui ne s’appartient pas et pour lequel il devrait être reconnaissant tout en reconnaissant justement sa finitude qui a pour horizon la résurrection. Mais le corps, c’est aussi objectification de ma présence auprès de l’autre, engagement de ma personne ; la débauche m’engage pleinement dans ce que je suis de plus intime. Une vision du corps comme instrumentalisé va à l’encontre de l’exigence d’un corps compris comme spiritualisé, habité par Dieu même en la personne de l’Esprit[12]. Cette tension entre le visible, la présence – le corps de l’Homme – et l’invisible, une relative absence – l’Esprit qui vit en lui – est le fondement de l’éthique sexuelle chrétienne.

3. Reprise théologique

En dernier lieu, É. Fuchs tente de dégager les grandes lignes théologiques de ces observations sur la diversité des approches des textes bibliques.

La sexualité est un don du Créateur fait à l’être humain, donnée antérieure même à la socialisation, qui constitue sa condition. Elle est avant tout recherche de l’autre, accomplissement dans une relation d’altérité débordant éventuellement en procréation, mais dont le but premier n’est pas la procréation. En fait, la sexualité répond avant tout à deux fonctions. Premièrement, l’être humain en tant que couple homme/femme reflète l’image du Dieu trinitaire, elle est le lieu de l’expérience de l’altérité et elle fonde l’ordre de l’humain[13]. Sa finalité est l’amour surgissant de cette rencontre de l’autrui. Deuxièmement, l’autre finalité de la sexualité réside dans le fait qu’elle assure la procréation, promesse de Dieu, fruit de l’amour, néanmoins elle n’est pas première et dépend de la première finalité.

En outre, l’Église interprétera très vite la sexualité par rapport au Christ, image de Dieu, manifestation de l’altérité de Dieu qui s’incarne et aime en l’homme Jésus de Nazareth, Dieu comme « poussé » vers sa créature dans un élan d’amour. La relation de l’homme et de la femme « poussés » l’un vers l’autre dans l’amour prend alors tout son sens. D’autre part, cette herméneutique christologique précise le caractère de l’union sexuelle en réduisant l’importance de la fonction procréatrice. Ce monde est temporaire, ce qui importe est le Royaume de Dieu institué par le Fils qui est venu sur la Terre. La sexualité est avant tout accomplissement de l’être humain par un lui-même qui est un autre. Elle est profondément bonne, alors que l’Homme seul est jugé insuffisant ; il n’est pas bon que l’Homme soit seul. Autrement dit : « Ce rapport de similitude et de différence constitue l’essence de l’expérience sexuelle, celle d’une proximité sans perte ni fusion, celle d’une distance sans objectivation ni méfiance. » Cette relation fondatrice a trois conséquences que le théologien tire en guise de conclusion. Primo, il relève un « effet d’humanisation »[14], le désir sexuel poussant l’Homme hors de lui à la rencontre d’un autre qui le complète et le propulse progressivement dans la sphère « adulte ». Deuxio, cette relation est aussi socialisation. Chacun, dans le cadre du couple, se doit d’apprendre ses fonctions propres à la lumière de l’appel égalitaire de l’Évangile tel qu’exprimé en Ga 3, 28, appel ne niant pas, pour autant, les différences fondamentales entre les deux sexes. Ultimo, elle pousse l’homme à devenir pleinement sujet, sujet conscient de soi d’une manière renouvelée qui brise le cycle narcissique autosuffisant de l’Homme et pousse à l’amour radical d’un autrui similaire à moi, et pourtant, justement, si différent.

[1] Fuchs, É., Le désir et la tendresse, Genève, Labor et Fides, 1979, p. 53-88.

[2] Bien que la thèse d’É. Fuchs ait son originalité, il s’appuie, il semble le reconnaître lui-même (cf. ibid, p. 56), sur les thèses de la fameuse Mary Douglas dont l’étude du Lévitique a fait date dans la recherche : Douglas, M., De la souillure, Paris, Minuit, 1971.

[3] Fuchs, É., op. cit., p. 59.

[4]Ibid, p. 62.

[5]Ibid, p. 63.

[6]Ibid, p. 64.

[7]Ibid, p. 72.

[8]Ibid, p. 73.

[9]Ibid, p. 75.

[10] Le texte capital pour la compréhension chrétienne de la sexualité en question n’est autre que 1 Co 6, 12-20.

[11] É. Fuchs reprend ici le verset 12 d’1 Co 6. Fuchs, É., op. cit., p. 79.

[12]Ibid, p. 81. Le théologien cite ici 1 Co 6, 19.

[13]Ibid, p. 83.

[14]Ibid, p. 86.

Lumières sur l’auteur :

Eric Fuchs

Un des principaux éthiciens protestants de langue française, le Genevois Eric Fuchs est l’auteur d’une œuvre significative, au cœur de laquelle Le désir et la tendresse, 7 éditions dont la dernière parue en 1999 en coédition avec Albin Michel. Parmi ses autres livres importants : L’éthique protestante (1990), Comment faire pour bien faire (1995) et L’éthique chrétienne (2003).

Une réflexion sur “Une théologie biblique du couple selon Eric Fuchs

  1. Pingback: Éclairages chrétiens (surtout) et juifs anciens et modernes sur l’homosexualité | Un homme et une croix

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s