Approche théologique et philosophique catholique du couple par Philippe Cormier

Le Jardin des délices de Jérôme Bosch, 1503-4 (image en bannière ci-dessus).

Dans la présente approche de la famille, du couple tirée du livre « Les irréguliers de l’Amour »[1], Philippe Cormier nous livre une analyse aussi rigoureuse que limpide sur sa position catholique vis-à-vis de la famille et du couple, mais aussi, corollairement, de l’homosexualité. Nous esquisserons brièvement ici son chapitre 3 nommé « D’une loi naturelle » où ces sujets sont les plus traités. Encore une fois, ce texte s’inscrit en droite ligne de notre avant-dernier article et pourrait être pensé comme son complément philosophique : Éclairages chrétiens (surtout) et juifs anciens et modernes sur l’homosexualité.

Pour ce faire, l’auteur commence tout d’abord par poser une question à laquelle son chapitre tentera en réalité de répondre : « La nouvelle civilisation remet-elle fondamentalement en question la nature humaine [2]? » Le fait est que, selon P. Cormier, les notions de loi naturelle – il existe une nature objective que l’on ne peut réduire à la culture – et de nature humaine – l’Homme n’est pas que « naturel », mais est aussi être de culture, soumis à des injonctions éthiques et spirituelles –  sont essentielles pour aborder les questions du mariage et de la vie sexuelle.

La nature contestée

La « nature » est un terme bien controversé et que l’esprit post-moderne n’accepte pas facilement. C’est pourtant ce dont Philippe Cormier s’apprête à parler. Il rappelle à ce propos le travail du philosophe Vico (17e-18e s.) qui fut le premier, souligne-t-il, à mettre en avance l’existence de « caractéristiques anthropologiques universelles »[3], à savoir : le mariage, l’interdit de l’inceste, la religion et le fait d’ensevelir les morts. Il en conclut que c’est en partant de la culture que l’on peut définir la notion de nature humaine.

Or, la culture n’existe justement pas sans la nature, elle a besoin de médiateurs au travers desquels elle peut s’exprimer. Il y a donc existence d’une dualité « nature-culture »[4]. L’être appartient à la nature et, en même temps, s’oppose à elle par un désir de la dominer, transformer. C’est pourquoi il ne faut pas voir dans la diversité culturelle un argument allant à l’encontre de l’existence des « universaux culturels », mais plutôt un élément dérivant de ces mêmes données invariables et universelles qui, seules, font en sorte que l’Homme reconnaît son prochain comme Homme, et ce même dans sa diversité ; à ce point névralgique se situe le fondement de l’éthique.

À ce titre, l’opposition postmoderne à la nature relève sans doute d’une négation radicale de celle-ci, un assujettissement à la culture dont les négations corollaires ne sont pas étonnantes, remise en cause de : la religion, du mariage, de l’ensevelissement des morts et même, dans un futur proche, de l’inceste. Ces affirmations ont de quoi surprendre, mais P. Cormier relève avec pertinence que l’éloge de l’ « amour libre » s’est d’ores et déjà élevé comme un dogme obtus réduisant le mariage à un pacte dénué de toute « signification anthropologique »[5]. Pour l’ensevelissement des morts, la crémation dépersonnalisante aura bientôt fini de venir à bout de cette symbolique constitutive de l’être humain. Selon l’auteur, dans le monde de l’individu, de la déconstruction des liens de parenté, des familles nucléaires et de l’ « amour libre », la société devra, si elle est conséquente avec elle-même, rendre sans objet la question de l’inceste.

L’ « abolition de la nature » et son corollaire, l’ « abolition de la culture » est en marche, reconnaître une nature humaine et même une nature devient un « enjeu vital »[6]. Pourtant, P. Cormier le rappelle, l’idée de nature est rationnelle et non une petitio principii religieuse, elle permet de penser le cosmos en tant que tout rationnel uni et interdépendant, et ce au contraire d’un positivisme pur qui le réduit  à pur matériau dénué de sens.

La loi naturelle

Si nature il y a, alors certainement y a-t-il une loi permettant de la penser. Non pas une loi dont l’Homme aurait une connaissance naturelle et exhaustive, mais une loi qu’il postule comme étant conséquence rationnelle d’un monde où tout est soit interactions intelligibles, œuvre de métronome répondant à certaines lois, un cosmos, ou chaos insensé postulé par le positivisme.  P. Cormier reconnaît cependant que le positif fait partie de la réalité, l’arbitraire a une part dans le cosmos, par exemple avec le langage. Cependant, cette part positive n’est pas indépendante de la nature et possède certaines limites. En fait, comme le conclut le théologien catholique : « Loi positive et loi naturelle, droit positif et droit naturel s’opposent et se distinguent de la même manière que la culture et la nature[7]. » En somme, la loi de la nature, peu importe l’arbitraire qui l’accompagne, se donne à connaître d’elle-même, d’où l’expression la « nature des choses »[8]. Dans ce contexte, l’Homme se doit d’être pensé comme être relevant de la nature, mais aussi comme être ayant une nature. En effet, si le denier élément venait à être occulté, l’on ne comprendrait plus combien l’être humain, être de culture, agit non pas conformément à une loi naturelle qui serait arbitraire et extérieure, mais conformément à sa « nature » humaine. La loi naturelle reflète notre compréhension de notre propre nature. Cette autonomie de la loi naturelle renvoie, relève P. Cormier, à l’apôtre Paul et au Christ. Il affirme que selon Jésus, tout Homme est naturellement capable de juger (il cite Lc 12, 57 ; 23, 41 ; Jn 7, 24) et de même pour Paul qui décrit l’Homme comme étant doté d’une conscience fondant son autonomie (il cite Rm 2, 14-15)[9].

Nature et sexualité

P. Cormier en vient enfin à la partie qui nous intéressera le plus dans le cadre de ce travail : la sexualité. L’être humain, mammifère, est naturellement défini par une altérité sexuelle dont le but premier demeure la reproduction de l’espèce. Pour autant, l’être humain n’est pas un animal, la reproduction constitue avant tout un horizon qui conditionne son rapport à la sexualité. En effet, si ce rapport est si intense, c’est parce qu’il est rapport à la vie, force vitale, action dont la fin est l’émergence de cette vie, la préservation de l’espèce. Dès lors, cette composante humaine est autant naturelle qu’elle est relationnelle puisque « la sexualité implique de soi (par nature) une triangulation homme-femme-enfant […] »[10]. S’en dérivent donc des lois naturelles, à savoir celle de la famille, du mariage et de la génération. Pour autant l’Homme, également être de culture, peut décider d’évacuer l’horizon reproductif par l’artificiel, de la contraception à l’infanticide.

En fait, pour P. Cormier la seule réaction naturelle à cet horizon semble être l’accueil inconditionnel. Cependant étant volontaire, elle n’est pas si naturelle : « La conformité à la nature n’est donc pas naturelle[11]. » Elle relève plutôt d’une certaine insouciance eschatologique dont l’auteur trouve une expression dans les lys des champs de l’Évangile. Même si la nature ne présente ses fins que comme naturelles, le lys y voit le Royaume de Dieu transcendant la culture. À ce propos, la nature humaine entretient plus souvent un rapport « cultivé »[12], incluant domination et maîtrise, avec la nature qu’un rapport eschatologique. Similairement, la relation de l’être humain à la sexualité et à son horizon reproductif passe par les médians que sont la culture et la conscience. P. Cormier note que, par conséquent, au vu de ses thèses précédentes, ce qui est « contre nature » n’est plus tant « contre la nature » que « contre la nature humaine »[13] puisque fins et moyens sont conditionnés par un jugement et une volonté humain. L’on rentre dans la sphère de l’éthique.

Le théologien catholique en vient alors à une question qui nous intéresse, celle de l’homosexualité. Il la regarde comme contre la nature humaine à deux niveaux. D’une part, la sexualité est naturellement composée des deux sexes, l’homosexualité en élimine un ; elle va à l’encontre de la nature. D’autre part, la structure relationnelle impliquant une triangulation se voit remplacer par une dualité sans horizon. Pour autant, P. Cormier note que dans certains cas, une orientation sexuelle contre nature ne relève pas forcément d’un choix, mais aussi, peut-être, d’une construction psychique complexe que l’individu se forme dans son histoire inconsciente. Cela est d’autant plus vrai quand l’on voit aujourd’hui combien cette orientation sexuelle est banalisée, défendue, voire, ajouterons-nous, même prêchée par le pouvoir comme une véritable « religion » qui serait composée d’un peuple élu[14]. Il revient dès lors à l’Homme, avec sa conscience, de prendre position relativement à la loi naturelle. Or, selon P. Cormier, l’individu qui n’a pas une « foi solide et éclairée » préférera suivre ce qu’il croit être « sa » nature plutôt que la loi naturelle[15]. Pourtant, la loi naturelle humaine n’est pas abstraite pour le croyant, elle est interprétée comme volonté de Dieu. À ce niveau, P. Cormier cite en note de bas de page Rm 12, 2 pour soutenir son argumentation : « Ne prenez pas pour modèle le monde présent, mais transformez-vous en renouvelant votre façon de penser pour discerner quelle est la volonté de Dieu : ce qui est bon, ce qui est capable de lui plaire, ce qui est parfait. »[16]

En outre, dans une culture positiviste, il est plus que jamais nécessaire de présenter l’idée de nature humaine comme revêtue d’un caractère entéléchique, c’est ce que l’Homme est appelé à être pour se réaliser pleinement[17] ; l’humain ne pouvant contredire l’humanité. Pour la foi, l’accomplissement de la nature se sublime même par un accomplissement eschatologique.

D’un droit naturel

Le droit naturel relève alors de la « simple humanité de l’homme » conclut P. Cormier[18]. Elle n’est pas seulement naturaliste, mais inclut culture, éthique, voire symbolique, l’éthique transcendant la dualité nature et culture. L’éthique n’est pas arbitraire, sociale, elle s’inscrit de façon complexe dans la nature et dans la culture. À la base de l’éthique se trouve la reconnaissance de l’autre comme être humain, universalisation rendant possible le jugement de ce qui est bon pour soi-même comme pour l’autre. À la dualité du droit positif, réglant les conduites, et du droit naturel, les finalisant, répond celle de la culture particulière et de l’universalité humaine[19]. S’opposent en fin de compte « conscience humaine d’une humanité »,  base de la vie éthique, et déni de la nature et son corollaire, « la négation de l’humanité de l’homme »[20].

[1] Cormier, P., Les irréguliers de l’Amour. Une question pour l’Église, Paris, Cerf, 2015, p. 43-64.

[2] Ibid, p. 43.

[3] Ibid, p. 44.

[4] Ibid, p. 45.

[5] Ibid, p. 46.

[6] Ibid, p. 47.

[7] Ibid, p. 50.

[8] Ibid, p. 51.

[9] Ibid, p. 53.

[10] Ibid, p. 55.

[11] Ibid, p. 55.

[12] Ibid, p. 56.

[13] Ibid, p. 56.

[14] Tout théologien s’interrogera à propos de l’usage récurrent du mot « peuple » sous la plume de politiques, philosophes voire même de théologiens pro-LGBT+. L’on en trouvera de nombreux et éloquents exemples dans le collectif suivant : L’accueil radical. Recueil pour une Église inclusive, Bourquin, Y. & Charras Sancho, J., (éd.), Genève, Labor et Fides, 2015 (l’on trouvera un exemple à la page 175 notamment). En effet, l’on sait que lorsque l’on parle de « peuple élu », qu’il soit élu par la génétique – puisque ces penseurs suivent souvent des théories déterministes controversées selon lesquelles l’on « naîtrait » homosexuel (cf. l’ouvrage suivant pour une critique épistémologique de ces fallacieuses théories et de leurs résultats subjectifs : Godefridi, D., La Loi du genre, Paris, Les Belles Lettres, 2015) – ou par Dieu, l’on tombe souvent dans un sectarisme exclusif, replié sur soi, voire haineux envers tout qui n’est pas élu, une humanité d’élu se tient à côté d’une autre humanité de non-élu qui ne font pas partie du même peuple. De certains mouvements juifs (surtout ceux de l’époque romaine, l’on pensera à la communauté de Qumran) en passant par certaines expressions du calvinisme et du jansénisme, l’on ne sait que trop bien les dégâts qu’une telle vision théologique déterministe (élu ou né dans un autre « peuple ») et excluante peut produire sur une société ; elle n’est au minimum pas facteur d’unité et de cohésion sociale.

En outre, il est à noter que ces « théologiens » pro-LGBT ont recours à ce que l’on qualifiera de « vocabulaire de combat ». Par exemple : 1. Un individu qui pense comme eux est un « allié ». 2. Les actions posées pour promouvoir ce comportement font partie d’une « lutte ».  3. Lorsque l’on croit en ces idées et agit pour elles, on « s’engage ». 4. Enfin, le mot « peuple », comme précisé ci-dessus. Et nous pourrions continuer (les termes entre guillemets, si agressifs, ont été repris d’une théologienne pro-LGBT+ que nous avons eu l’occasion de lire et d’analyser).

En somme, ils sont la plupart du temps très agressifs et irrespectueux. Cela va bien entendu à l’encontre de la tolérance qu’ils prêchent en apparence. « Je te tolère tant que tu penses comme moi », tel est leur véritable motto. Ils rabâchent leur « amour/accueil inconditionnel », mais haïssent et méprisent de tout leur cœur tout conservateur aussi aimant qu’il soit. Leur amour et leur accueil n’est donc inconditionnel que quand ils le veulent bien et à ce titre, il est autant inconditionnel que l’est l’amour d’un fasciste envers un individu se soumettant crédulement à son idéologie. Leur amour est étrangement… fort conditionnel !

En tant que chrétiens, nous sommes appelés à manifester un véritable amour inconditionnel s’ouvrant dans un accueil radical, mais dont le fruit doit être une repentance, un changement de vie tout aussi radicale. Et cela vaut pour chacun d’entre nous, quel que soit le péché d’ailleurs.

[15] Ibid, p. 58.

[16] Ibid, p. 132.

[17] Ibid, p. 60.

[18] Ibid, p. 62.

[19] Ibid, p. 64.

[20] Ibid, p. 64.

Lumières sur l’auteur : 

Philippe Cormier

Philippe Cormier

Né en 1948. Philosophe. Catholique.

Ancien formateur (enseignement et enseignement spécialisé) en France et au Maroc. Travaux sur la notion de personne (philosophie et théologie).

Publications :

Articles : en particulier dans la revue Communio. Voir aussi du côté de M-Editer et des PUF.

Ouvrages : Généalogie de Personne (Critérion, 1994) ; Élèves en difficulté : le livre-je des aides spécialisées à l’école, (L’Harmattan, 2010) ; Généalogie de Personne, 2e édition revue et augmentée (Ad Solem, 2015) ; Les irréguliers de l’amour : une question pour l’Église (Cerf, 2015) ; Manessier, ténèbres & Lumière de Pâques (Scriptoria, 2015).

5 réflexions sur “Approche théologique et philosophique catholique du couple par Philippe Cormier

  1. Pingback: Éclairages chrétiens (surtout) et juifs anciens et modernes sur l’homosexualité | Un homme et une croix

  2. Je vous remercie de votre recension que j’ai trouvée d’une grande justesse et à laquelle je ne fais pas d’objection. Par les temps qui courent, la réflexion sur la nature, notre rapport à cette nature, et sur notre nature à nous, proprement humaine, donc avec une dimension « non naturelle », une telle réflexion est plus que jamais indispensable.

    Aimé par 1 personne

    • Cela fait plaisir de lire votre commentaire. Je suis heureux de savoir que je représente justement votre approche dans cet article.
      Comme vous l’avez dit, une telle approche est plus que jamais nécessaire. Cela m’a rafraîchi de relire cet article quatre ans après l’avoir écrit. Merci !

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